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Nicole (terre cuite)
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Les figures de plis noirs

D'après les bustes d'Etienne Champion exposés à la galerie Ritsch-Fisch, Strasbourg.

Noires et tordues, fendues, plissées et tristes.
Les figures de plis noirs ne nous regardent pas. Elles nous voient passer.
Sombres, elles pensent, sont retournées en dedans et cicatrisent à la lumière, la bouche tordue sur le silence d'une galerie.
Les grands bustes, indifférents aux passants, ont les yeux fixes sur le temps.
Ils trônent majestueux.
Seuls.
Ils règnent peut-être sur la solitude.
Témoins de ces grands mondes de non-dits, vigies des archipels invisibles et rêvés, sont-ils les sentinelles d'un passé qui n'en finit pas de vieillir, d'arriver ?
Les passeurs des échos à venir sont des bustes de creux et de trous où le couteau du sculpteur a cherché les secrets. Il se peut alors que nous ayons sous les yeux comme l'illustration du mythe de Prométhée.
D'où vient-on ? Qui est-on ?
« Buste du père », « Autoportrait à la barbe »...ici la femme comme le rire sont absents.
Et qu'attendons nous, là, avec ces titans d'un autre monde ?
Quelle place, alors, pour le petit Homme ?

Dans les plis, il y a la saisie des marques d'un chemin, un passage.
La matière tailladée, entrevue, entrouverte, s'offre.
Alors notre regard cherche l'ouverture infinie sur le dedans, notre pensée s'engage dans les labyrinthes d'un après ce qui a été dit.
Nous comprenons soudain que l'étrangeté de l'autre se glisse sous un visage commun, un même universel et qu'il s'y tapit sous les traits du monstre humain.
Celui qui nous fait peur, ce qui nous habite et ce que chacun de nous peut laisser échapper.
Cette majesté, ce sacré, la beauté, tout cela tient aussi de laideurs et d'horreurs. Et ce ne sont pas que les rides ou les cicatrices d'un visage qui témoignent ou disent mais l'ombre dans les yeux, le saillant d'une pommette ou ce que portent de lumière, les lèvres.
Le mystère reste et envahit l'espace.
Et si il y a là l'idée de la nudité, le fantôme du corps, c'est comme si cette absence tenait, portait la tête.
Dans un visage, il y a tout un corps ramassé, arcbouté et tordu, comme rentré en dedans.
Un temps retranché, une tête qui résume un corps et les mouvements d'une vie.
S'y réfugient les songes; et la lumière d'aujourd'hui vient éclairer les vieilles mémoires.
Revient l'image emblématique de cette affiche de l'exposition de l'art dégénéré, la sculpture d'Otto Freundlich, cette tête intitulée – avec une ironie peut-être non voulue mais si cinglante - "Der neue Mensch".
Plus fermée et dure, elle dialogue avec ces sculptures-ci.

La terre est noire et sa chamotte y brille en petits éclats clairs.
La terre d'Espareguerra renverse son soleil catalan et voilà qu'elle nous donne la somme des feux, un brun profond Terre de Sienne qui résonne avec des noirs de cendre et les ombres bleues des cades.
Puis, les figures se font cathédrales, bâtisses immenses avec une tête charpente dressée dans le ciel, édifices ajourés ou figures échafaudées, les yeux sous des arcades et le nez soutenus d'encorbellements.

Il y a un appel à la pierre, à sa puissance contre les jours comme à son refus de l'insignifiance.
Et ces faces à tant de facettes deviennent architectures, constructions baroques et cabanes perchées. Il nous faut construire un monde à habiter, charpenter la boîte crânienne, étayer notre pays intérieur. Chaque être vivant doit faire cela.
Etre là.
Bâtir son espérance, hisser son visage sous la lumière des étoiles, le faire tenir dans les vents adverses.
Sans relâche.
Les cabanes des jardins ouvriers abritent les outils et les pensées de celles et ceux qui viennent y biner la terre.
Il y aura peut-être des fleurs, une girouette, des alignements de poireaux ou des folies de fraisiers. Chacun de ces carrés seront uniques et parleront seuls.
Pourtant quelque chose que nous ne savons pas dire les unit, les rassemble.
S'y accordent les contraires : l'ordre du monde et le désordre de la vie.
Une symphonie harmonieuse est à l'oeuvre.
Chaque parcelle, chaque abri est le visage d'une personne, fait de morceaux de vies, de choses qui manquent et de trouvailles qui renaissent, de bouts d'ici et de morceaux d'ailleurs. Et ce sont comme les jours qui tiennent toutes ces planches et grilles en des appentis qui grimacent ou sourient.
Et nous avons là, dans cette idée et cette images de ces petites maisons, l'essence même de cette sculpture qui fit ces têtes, ces bustes, ces figures de plis noirs.
Ce qui manque parle aussi.
Le creux dit la présence.
Un morceau d'argile humide qu'on sert dans son poing dira bien qui est l'Homme.

Matt Mahlen – Juin 2021.

La reprise partielle ou complète de ce texte est soumise à des droits.

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